« La Dame aux camélias » d’Arthur Nauzyciel § prostitution

Photo Philippe Chancel

D’après Alexandre Dumas fils. Du 13 au 15 mars 2019 au Théâtre de Vidy-Lausanne. Puis en tournée.

«On peut la raconter sans pathos, avec âpreté même, comme dans le roman, pour retrouver ces questions des rapports entre les hommes et les femmes, des rapports d’oppression et de soumission, dans une lecture peut-être plus subversive.»

Ainsi parle Arthur Nauzyciel de sa mise en scène de la célèbre pièce de Dumas fils, celle qui inspira «La Traviata» de Verdi. On comprend mieux ainsi le jeu très neutre des comédiens. Mise à part Marguerite Gautier (Marie-Sophie Ferdane), qui donne de l’épaisseur à son personnage en laissant passer l’émotion dans sa voix et dans son jeu, les autres intervenants s’en tiennent à un rendu oratoire froid et retenu. Faisant fi du réalisme, ce sont leurs postures et leurs lents déplacements qui mettent en avant l’atmosphère de la pièce.

A la suite de sa précédente pièce, «Splendid’s» d’après Jean Genet, qui explorait aussi les rapports entre sexualité et société, Arthur Nauzyciel, friand des belles écritures qui donnent voix aux marginaux, s’intéresse à cette figure que sont les demi-mondaines (l’expression est de Dumas fils) de la fin du XIXe. A cette époque, la société bourgeoise permet, encourage même, la fréquentation des bordels. Un usage ajusté à son propre plaisir, où la virilité mysogine est portée à son comble. Pourvu qu’on en ait les moyens.

Photo Philippe Chancel

La superbe scénographie (Riccardo Hernandez), dans les tons écarlates, évoque la passion et la violence des sentiments. Entouré de rideaux de tulle rouge, le plateau est meublé de canapés, éclairé par des lampes à abat-jours rectangulaires et surmonté d’un plafond de velours matelassé qui se révélera mobile. Tout au long de la pièce, la lumière (Scott Zielinski), subtile et inventive, élabore une ambiance propice à l’intimité des relations érotiques, inonde les scènes révélatrices et embrase les instants dramatiques.

Marguerite donne le ton, commençant par la fin, à l’instant de sa mort. De sa voix grave et cassée, elle s’adresse à Armand, face au public. Comme si elle voulait prendre la main sur le récit de sa tragédie. Vêtue d’une robe blanche évoquant autant la virginité que le déshabillé ou le suaire, silhouette exsangue et visage nu, elle implore son amour et clame sa détresse. Derrière elle, le voile carmin laisse deviner un amas de corps nus enlacés que, bientôt, elle rejoint. Une houle lascive les remue furtivement, tandis qu’une voix off entame la pièce de Dumas. Une chorégraphie sensuelle et très présente (Damien Jalet) esquisse un libertinage douceâtre et trouble.

Photo: Philippe Chancel

Ce tempo ralenti parcourt tout le spectacle théâtral, pendant que l’écran apparu au fond du plateau délivre de courts films de scènes actuelles en noir/blanc: danses de couples, visages jouissants, intérieurs cossus, etc. Le cinéma alors procure le présent aux spectateurs, tandis que le théâtre leur offre l’imaginaire. Par exemple, une scène filmée de repas convivial, montre des hommes attablés discutant du fait d’assumer leur origine et leurs actes, tandis que la Marguerite contemporaine les observe d’un air morose et quelque peu consterné.

Le mélange des genres, utilisé par la mise en scène et les costumes, interroge avec pertinence l’évolution de la société. La Marguerite que l’on rencontre ici parait transformée.

Pourtant, l’argent, perpétuel nerf de la guerre, régit invariablement les relations humaines, tandis que la morale et les préjugés font le tri du bien et du mal.
Dumas a écrit pour sa pièce de théâtre une fin différente de celle de son roman initial, Nauzyciel nous offre les deux. Marguerite succombe toujours, mais son amant, repenti, est à son chevet dans la seconde version.

Photo Philippe Chancel

Spectacle de grande qualité, cette Dame aux camélias est aussi une pièce exigeante par sa durée et le jeu à priori déconcertant des comédiens. L’originalité de la mise en scène d’Arthur Nauzyciel et l’élagage du texte de Valérie Mréjen apportent à cette histoire (partiellement autobiographiques) d’Alexandre Dumas, une modernité indiscutable dans son propos féministe dénonçant l’édification de la femme-objet et sa démonstration du rôle pernicieux de l’argent dans les rapports humains.

§

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, et même au-delà, la visite au bordel continue d’être ce passage obligé de la sexualité masculine. Elle participe d’une initiation presque rituelle qui soude la population estudiantine et, plus globalement, la jeunesse autour de représentations communes de la virilité et de la prouesse sexuelle : on se prévaut d’une sexualité gaillarde, misogyne et rabelaisienne, à laquelle toute la culture du quartier latin fait écho, notamment les nombreuses chansons paillardes alors en vogue (…). Lola Gonzàlez Quijano, Capitale de l’amour. Filles et lieux de plaisirs à Paris au XIXe siècle, Paris, Vendémiaire, coll. « Chroniques », 2015.

L’extrait ci-dessus est tiré du très instructif dossier de presse qui accompagne la pièce.

Liane de Pougy (1869-1950). Son histoire.

Aujourd’hui, la prostitution est toujours bien présente. Elle a cependant évolué dans sa forme. Si le racolage dans les lieux publics existe toujours, ainsi que la prostitution de salon, celle qui se fait par écran interposé échappe à toute forme de réglementation, sauf se rapportant aux moins de seize ans. L’industrie du sexe, en constante extension, ne s’éteindra pas de sitôt. Les camgirls qui s’expose devant leur webcam, le marché (!) virtuel où l’on choisit sa prestation et le profil désiré, les applications smartphone genre Uber, même Facebook est utilisé dans certains pays pour appâter une clientèle connectée. En France, plus de la moitié de la prostitution se fait sur internet.

90 % des prostituées seraient étrangères et exploitées par des réseaux. La précarité et la vulnérabilité demeurent des facteurs d’entrée et de maintien dans la prostitution. 99 % des clients sont des hommes. (Source)

 

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