« Les idoles » de Christophe Honoré § Sida

©JeanLouisFernandez

Théâtre de Vidy, Lausanne du 13 au 22 septembre. Puis en tournée française.

« Quand je me lance dans un film, c’est la plupart du temps parce que j’ai quelque chose à vous dire ». Ainsi s’adresse Christophe Honoré à ses idoles : Bernard-Marie Koltès, Cyril Collard, Serge Daney, Hervé Guibert, Jean-Luc Lagarce et Jacques Demy. Tous homosexuels et balayés par le tsunami du sida des années 90. Comment leur offrir un fragment de gratitude, une parcelle de reconnaissance?

Redonner vie. Un homme de lettres, un artiste, ne meurt jamais vraiment. Son oeuvre se charge d’exhaler son souffle.

Une station de métro? Un bas-fond. Arrière-plan sombre et indistinct, colonnades, tunnels carrelés de blanc, quelques chaises moulées, une affiche: « Rêver ». Des silhouettes s’avancent dans la pénombre, allument des cigarettes, une voix s’élève d’une enceinte acoustique, celle du metteur en scène. Comme le signal d’un envol, une danse s’ébauche sur la musique des Doors. « Until the end ». Seuls ou groupés, c’est la même danse pour tous les six.

Dans cet espace intemporel où ils vont revivre, tout d’abord sonder ce qu’aurait pu être un possible destin. Trop tôt disparus pour décevoir? Le sida comme arme? Collard (Harrison Arévalo), réjoui, mime avec gourmandise la scène des « Nuits Fauves » où il s’entaille la main pour menacer de son sang contaminé un groupe d’agresseurs. Tandis que Demy (formidable Marlène Saldana) s’écarte de ce « groupe à risque », Daney (Jean-Charles Clichet) rappelle le martyr d’une des premières célébrités que l’on a su touchée par le virus, Rock Hudson. Soudain de l’eau s’écoule du plafond, qu’il vaut mieux éviter. Se mouiller, c’est devenir paria.

Faut-il cacher ou affirmer? Aveu ou silence? un choix qu’il faudra assumer. Lagarce (Julien Honoré) module durant une émission radiophonique : il n’y a pas à avouer ce qu’il ne considère pas comme un tabou, le dire suffit. Sur la musique de Michel Legrand, Jacques Demy/ Marlène Saldana se déchaîne sans tabou aucun. Jubilation.

Mais la souffrance? Il faut raconter l’épreuve de la souffrance. Guibert (Marina Foïs), vibrant et lucide, dépeint l’agonie de son ami Muzil tandis que le portrait de Foucault, démultiplié en reflets, apparait en fond de scène. « Et si je m’en vais avant toi » chante Françoise Hardy… Douloureuse mélancolie.

©JeanLouisFernandez

Avec Liz Taylor, c’est une partie du monde du cinéma qui s’engage contre la maladie. Ce cinéma qui d’ordinaire embellit la réalité. Tournage: Koltès (Youssouf Abi-Ayad) raconte son Hudson River, sa fièvre du quai ouest.  Rejouer le Travolta du samedi soir, même si l’écran montre une autre image que celle filmée par la caméra. L’humour d’une parodie, la causticité d’une réalité.

Puis la joie d’une cérémonie des Césars où Collard serait présent, où le public l’applaudirait réellement. Lui offrir ce cadeau. Ensuite, pour tous les six, imaginer « par qui sommes-nous souvenus? » et inventer son lecteur idéal, son lecteur-confident. Versatile ou pas. Ce sera Bambi Love, séduisant et lascif. Fatalement un de ces chers inconnus pour lequel Koltès/Abi-Ayad chante Bob Marley: « I’ wanna love you ».

Pour retenir encore un peu le refuge de cet espace rêvé, Cyril Collard clame joyeusement ses désirs inexaucés, alors que les autres, déjà, s’en sont allés. Il les réclame, il les somme de revenir. « Until the end ».

Enfin il sabre le fruit inaltérable et partage son coeur sanglant.

Jamais ennuyeuse, jamais pontifiante, cette création inspirée, où l’humour et la dérision côtoient l’émotion et la sensibilité, est un grand moment de théâtre, de mémoire et d’humanité. Et nul besoin de connaître l’oeuvre de chacun pour en apprécier l’exercice.

©JeanLouisFernandez

Les premiers cas de sida sont apparus en 1981. La presse parle alors de cancer gay. Le virus lui-même a été isolé deux ans plus tard par une équipe française. A partir de là s’installent stigmatisation des malades et panique, autant dans le personnel hospitalier que dans la société civile. En 1986, Michèle Barzach, alors ministre de la santé, autorise la vente libre de seringues et la publicité pour les préservatifs. En 1987 arrive l’AZT, un médicament qui ne tiendra pas ses promesses. Certains, dont Hervé Guibert, décédé en 1991, se dévoilent pour affirmer leur souffrance. Des associations se créent. C’est dès 1996 que l’arrivée des trithérapies permet une baisse de la mortalité des malades et une amélioration de leur situation même si les effets secondaires sont pesants. Aujourd’hui encore, certains ignorent leur séropositivité et le virus du sida fait d’énormes ravages dans les endroits du monde où les traitements restent scandaleusement trop coûteux pour la population. source

Sans moyen de guérir du VIH, l’épidémie n’est toujours pas éradiquée. SIDA, état des lieux

 

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