Steven Cohen (1962) § l’art comme résistance

© Pierre Planchenault

Après la mort d’Elu, son partenaire fusionnel à la scène comme dans la vie, Steven se sent dévasté. Nomsa, sa nounou-mère adoptive, lui donne alors ce conseil : « mets ton coeur sous tes pieds … et marche! ».

Alignées sur le sol, des dizaines de paires de chaussons de danses, parfaitement rangées, des chaussons transformés, grimés, semblables à des talismans. Sur le devant, ouvragées et précieuses, une petite étagère, une table et une console supportent plusieurs chandeliers. La paroi du fond de la scène est un écran géant d’où surgit ce visage chimérique, enchanteur, impossible. Des lèvres noires, une ombre de sourire, un nez orné de strass, des cils interminables…Lutin, poupée, papillon, ange, tableau vivant? La créature entre alors en scène, corsetée, juchée sur de lourdes chaussures-cercueils et, tout en grâce et en délicatesse, entreprend de se déplacer entre les chaussons qui jonchent le sol, les éclairant de son passage.

© Pierre Planchenault

Steven enchaîne alors son rituel à la gloire d’Elu. Sur d’incroyables chaussures compensées ressemblant à des sabots d’animaux, sa marche est si gracieuse, si légère qu’elle devient danse. Il s’habille de musique.

La cruauté de la perte de l’être aimé, cette insupportable douleur, nous explose au visage avec des images vidéos très dures, tournées dans un abattoir, où Steven Cohen est la blanche figure en tutu diaphane, qui peu à peu s’enduit du sang des sacrifiés. Lentement, douloureusement, l’oeil d’Io se ferme.

Cygne, biche ou papillon, l’être polymorphe pratique alors l’homélie de son Elu. Avec beaucoup de soin, il allume les bougies, prépare son autel, ouvre l’urne, découvre la cuillère. Il ne fera, selon le dernier voeu de son amant, plus qu’un avec lui. Ce n’est pas du théâtre, c’est réel, nous dit-il… Rendu libre alors de s’évanouir dans la nuée vaporeuse qui l’avale.

 

Steven Cohen est un artiste plasticien performer venu d’Afrique du Sud. Diplômé de plusieurs Universités en art, psychologie, anglais et littérature. Il se définit comme étant sud-africain, blanc, juif et homosexuel.

Son art, son combat, il le mène contre l’indifférence ambiante. Sa performance bouleversante intitulée « Put your heart under your feet…and walk!/ à Elu » laisse pantois. Une cérémonie poignante qui évoque la perte de l’aimé, la cruauté de l’arrachement, l’acceptation de la mort, l’importance de l’adieu ritualisé et la mémoire immortelle que nous offre l’Art.

La catharsis de Steven Cohen, sa poésie, est-elle un rituel, une mémoire, un acte de résistance? Elle est tout cela et brille de son aura artistique et spirituelle.

L’Art est un acte de Résistance, selon Gilles Deleuze. « Ecrire c’est écrire pour les animaux« , c’est-à-dire à la place de ceux qui n’ont pas de voix. (vidéo)

Wajdi Mouawad compare l’artiste au scarabée ; il écrit ceci : « Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté. »<Marie-Luce Liberge

4 réflexions sur “Steven Cohen (1962) § l’art comme résistance

  1. Merci beaucoup pour cette découverte, Culturieuse ! C’est une personne dont la fragilité est une force immense. Ce que l’on pourrait prendre pour une exhibition va bien au-delà de ce que l’on pourrait expliquer. Sublimer sa souffrance, entrer dans la résilience par l’art est sans nul doute l’un des plus beaux moyens d’exprimer sa singularité, son droit à exister.

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